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Tout a commencé au moment de la sortie des deux derniers albums, «La Version irlandaise» et «Le Dernier round» (fin 2007, ndlr). William Vance était à Bruxelles pour assurer leur promotion et passe me voir. Il me lance : «J’ai bien réfléchi, je veux faire la suite de XIII avec toi». Je lui ai répondu ce que j’avais dit à l’époque à Jean Van Hamme pour la reprise de Thorgal : «Je vais faire un essai, tu lis, tu aimes bien, on en parle. Tu n’aimes pas, on en reste là».
J’ai commencé par relire les albums de la saga, très attentivement, en prenant des notes et en essayant de tout réécrire dans l’ordre chronologique. Je me suis demandé quels étaient les fondamentaux, les trous laissés par Jean Van Hamme dans la vie de XIII, et les attentes graphiques de Vance. Puis j’ai tenté d’imaginer une histoire...
Les mois ont passé, Vance s’était lancé sur les premières planches, mais malheureusement, il m’appelle et m’annonce qu’étant assez fatigué, il préférait que nous trouvions quelqu’un d’autre pour reprendre le flambeau. Je crois que nous avons alors mis trois minutes pour penser à Iouri Jigounov («Alpha»)… Je savais que William admirait beaucoup son travail, et vice-versa, et que Iouri était plutôt disponible par rapport à ses travaux en cours. J’ai pris ma voiture, je suis allé le voir, je lui ai exposé les choses de but en blanc… et je pense qu’il lui a fallu cinq minutes pour accepter !
En fait, XIII n’a pas beaucoup vécu ! Certes, il existe depuis 25 ans et 19 albums, mais son histoire ne se déroule qu’en quelques mois : le lecteur n’a vu qu’un petit pan de sa vie. Et à la dernière planche du tome 19, il n’a toujours pas retrouvé la mémoire. Comme point de départ, je me suis mis à la place du héros : «Je viens de régler pas mal de problèmes, mais l’enfer est toujours dans ma tête. Qu’est-ce que je fais ? Je rentre, et je cherche un médecin dans l’annuaire pour enfin m’en sortir». C’est pour cela que le tome 20 commence chez un psy. L’histoire du stimulus cérébral est d’ailleurs vraie, il a été découvert récemment par accident, par un médecin de Toronto. Cela va me permettre d’en jouer et d’explorer la seule partie de la vie de XIII que Jean a laissée dans l’ombre : l’époque passée à l’orphelinat, entre ses 12 et 18 ans.
Pourquoi ne recouvre-t-il pas la mémoire ? Ce n’est plus à cause de la blessure par balle du 1er tome, elle est guérie. C’est à cause de quelque chose de l’ordre du parapsychologique. Son cerveau refuse que la mémoire lui revienne pour lui éviter de revivre un événement pénible. C’est quelque chose d’énorme qu’il reste encore à exhumer du passé de XIII…
Quand je l’avais rencontré après la sortie du 3e ou 4e tome, il y a plus de quinze ans, il m’avait dit : «Oh moi, quand je dois écrire un XIII, je fais comme tout le monde, je relis les précédents. Je regarde où il y a des trous, des pistes que j’ai lancées, des choses laissées sans explication et là, je rebondis sur mes propres récits antérieurs». Jean a une ligne directrice, mais il laisse la place à la spontanéité et à la créativité. Par contre, ce qu’il n’a pas exploité, rien ne m’empêche de m’y plonger pour éclaircir ce que n’a pas encore été résolu.
Il y a quelques semaines, l’éditeur lui a envoyé un exemplaire tout juste sorti de presse. Lorsque j’ai reçu son coup de fil, j’étais assez angoissé, mais il m’a rassuré tout de suite en me disant que c’était bien enlevé, bien rythmé, qu’il n’était pas sûr qu’il y avait moyen de rebondir sur XIII, mais que je lui avais prouvé le contraire. Jean Van Hamme étant plutôt avare de compliments, inutile de dire que j’étais plutôt soulagé !
C’est la grande question ! Je n’ai pas encore la réponse. Je sais ce qu’il doit découvrir de son passé, mais il n’a pas nécessairement besoin de retrouver la mémoire pour cela, comme ça a été le cas dans la série jusqu’ici. Je vais d’abord le faire découvrir ce qu’il doit découvrir, et on verra s’il y a un déclic. Et s’il s’opère, notre amnésique ne le sera plus, ce qui changera radicalement sa personnalité et son futur.
Nous voulons nous garder une plage de spontanéité, mais je sais où je vais : il faudra au minimum quatre albums, sept ou huit au maximum. Mais peut-être que six suffiront… Ce n’est que fin de l’année prochaine que je saurai répondre à cette question.
Quand je lance une nouvelle série comme le Janitor, j’ai aussi peur de décevoir. Tout auteur normalement constitué ressent cette peur. Si on prend le risque de créer, c’est pour le plaisir de transmettre ce que l’on prend plaisir à créer. Ce que j’ai lu gamin, c’était Tintin et Blake et Mortimer. Ado, c’était Greg, le maître à penser de Van Hamme. Et puis j’ai lu Van Hamme. Je me sens à l’aise dans le thriller et l’action. On me proposerait un contrat mirobolant pour reprendre Astérix, je ne saurais pas ! Je suis incapable d’écrire de l’humour ! J’adore lire de l’humour, j’adore Astérix, mais je suis incapable de le faire ! Il faut savoir dans quel domaine on se lance dans la reprise, que je trouve plus compliquée à faire qu’une création. Je suis très fier de «La Vengeance du comte Skarbek» avec Rosinski, mais quelque part, c’était plus facile que de refaire du Thorgal…
Elle commence vers 6h30, puis j’emmène mes enfants à l’école. Je suis de retour vers 8h30. Si je suis au stade où je cherche une idée, il faut que je bouge, que je sorte, que je marche, que je prenne un long bain… Bref, il faut que mon cerveau puisse tourner et que je puisse prendre des notes où que je sois. Une fois que j’ai l’idée, la trame, la documentation, je peux passer mes journées au bureau, devant l’ordinateur, 8 h par jour. Le travail devient très technique, pour diviser l’histoire en pages, les pages en cases…
Je viens de réattaquer le «Kriss de Valnor» tome 3. Le deuxième sort en mars 2012, De Vita s’attaque au n° 3 dès la fin du mois et il devrait sortir à la fin de l’année prochaine.
Entretien : Julien BRUYÈRE
À lire
«Le Jour du Mayflower», XIII n° 20, Y. Sente et I. Jigounov, 11,95 € (Dargaud)
À signaler : la sortie conjointe du 4e tome de la spin-off «XIII Mystery», «Colonel Amos» (Didier Alcante et François Boucq).