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«Sherman» est un polar. Au début, le personnage doit faire face à une tentative d’assassinat sur son fils et on lui annonce qu’on va abattre aussi sa fille et détruire sa fortune. Il est amené à raconter sa vie au FBI pour tenter comprendre ce qu’il a pu faire et qui peut lui en vouloir à ce point. Le lecteur va vivre avec lui depuis le début du XXe siècle jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Enfant des rues, Sherman va faire fortune en s’alliant avec un ami, un industriel allemand, à une époque où c’était encore politiquement correct. Avant bien sûr, et c’est l’objet de ce 4e tome intitulé «Le Piège. Bayreuth», la montée du nazisme. À travers ce personnage, il y a une quête de valeurs, une quête de moralité.
Le thème tourne autour d’une sorte de résurgence de la guerre froide, sur une opposition entre les États-unis et une Russie aux mains d’anciens du KGB et d’oligarques souvent basés à Londres. Le héros assiste indirectement à l’assassinat d’un de ses meilleurs amis, partenaire de la 1re saison. Il mène alors l’enquête dans la capitale britannique. Ce qui nous amène à une autre histoire, un peu parallèle, entre un milliardaire américain et un oligarque russe.
«Empire USA» répondait à l’admiration que j’ai pour certaines séries américaines, où des dizaines de personnages interagissent. Les choses sont développées autrement que dans la BD franco-belge, qui se focalise souvent sur un seul personnage. Pour ce genre de projet, le rythme de parution classique d’un album par an n’est pas adapté. D’où l’idée de proposer six tomes sur des personnages établis au départ, mais interprétés par six dessinateurs différents. Ce qui permet de sortir les albums très rapidement !
J’ai écris le scénario complètement avant que quelque chose ne soit dessiné. Car si je devais changer quelque chose qui ne plaisait pas au dessinateur du tome 2, cela avait forcément des implications sur tout le reste. Les dessinateurs ont travaillé en parallèle. Il fallait que je puisse, aidé par une assistante éditoriale, répondre aux questions des dessinateurs (savoir si telle ou telle chose avait déjà été dessinée dans un tome précédent, par exemple), histoire de maintenir une cohérence dans les six tomes. En plus du scénario, il y avait donc aussi une «bible» de la série, reprenant les personnages, leurs accessoires (si l’un d’eux a un gsm d’une telle sorte, il faut qu’il le reste au fil des volumes) et une série de détails pratiques.
Je suis fasciné par les États-unis (mon père était américain) et passionné par la politique internationale. Je voyage beaucoup, et pas seulement aux États-Unis, mais en Asie, en Afrique, en Amérique Latine… J’ai découvert le livre d’un Américain, George Friedman, qui se prêtait au jeu de la prospective politique et évoquait un retour potentiel d’une sorte de guerre froide. Je me suis aussi inspiré d’autres ouvrages, notamment d’un qui analysait ce Londongrad, cette élite russe qui s’est installée à Londres. J’ai bâti une construction de thriller sur une base de faits véridiques, dont l’enjeu, au-delà de cette apparence de guerre froide, est une lutte de pouvoir en Russie pour reprendre le contrôle des opérations.
C’est une possibilité, pas une certitude. Nous allons d’abord attendre de voir comment la 2e a été accueillie. Nous évaluerons son succès au printemps avant de réfléchir à une 3e. Mais un projet comme celui-la demande beaucoup d’énergie. Je verrai donc si j’ai envie de mettre cette énergie dans une saison 3 ou dans un autre projet du même type.
La situation économique et les moments de désespoir, tels que nous en connaissons actuellement, sont propices à ce genre de débordement. Cela nos rapproche aussi de «Sherman» et de la montée des extrémismes en Europe des années 30. L’Europe s’est depuis offert un contexte qui nous a éloignés des problèmes qu’on a pu avoir avec ces deux guerres mondiales. Mais nous considérons peut-être un peu vite cela comme acquis, comme si rien ne pouvait nous arriver…
Je suis fasciné depuis longtemps par cette période de montée du nazisme. Je l’avais déjà traité dans l’album «La 27e lettre» (avec Will, chez Aire Libre/Dupuis). Outre une fascination pour la politique de cette époque, le contexte social, j’ai aussi une fascination musicale : Wagner (qui a été retiré de son contexte par le IIIe Reich), comme la musique «dégénérée» des années 20 et 30 (Kurt Weill…). Toute cette atmosphère très expressionniste me captive depuis très longtemps.
Mon père, qui était venu faire la guerre en Europe, a rencontré ma mère, musicienne, à Paris. Ils étaient très mélomanes et j’ai eu l’occasion d’aller avec eux à Bayreuth quand j’avais 14-15 ans. Pour mon père, en tant qu’Américain, c’était un lien complexe, mais riche et intéressant, de retourner là-bas.
C’est là où je me suis le plus documenté. Je suis tombé sur un bouquin très intéressant, «The Wages of Destruction» (Adam Tooze), qui analyse l’implication des industriels allemands dans l’effort de guerre, mais aussi des financiers américains (John Kennedy, le grand-père Bush…) ! Leur rôle passe de correct à très douteux, voire carrément interdit. Mais ils continuent à essayer de faire fructifier encore un peu leurs intérêts, de manière cachée. Cela rejoint le paradoxe américain de ce désir de faire des choses impeccables, au-dessus de tout soupçon, qui ne résiste pas aux intérêts économiques et politiques.
Nous nous connaissions, je lui avais proposé le projet Empire USA (1re saison) dont il a réalisé le premier tome. Nous nous sommes dit que ce serait chouette de développer un projet personnel. C’est quelqu’un de très rapide, tout en mettant son talent au service des personnages et de l’histoire. Le rythme de «Sherman» est très soutenu : six tomes en un an et demi.
Il avait également remporté le prix «Album du mois RTL» en janvier. Mais cela m’a fait plaisir parce que jusqu’à présent, j’avais le sentiment que tout ce qui était grand public n’émouvait pas la critique. Qu’un projet comme Sherman puisse plaire aux critiques BD, qui sont plus pointus, me fait donc très plaisir.
Le plus avancé concerne les aventures d’un chasseur de primes contemporain. Ce sera une série réaliste, qui nous mène du côté du thriller, mais avec des personnages ne manquant pas d’humour. Le héros est un type brillant dans sa vie professionnelle, beaucoup moins dans sa vie privée. J’ai aussi un autre projet avec Griffo, dont j’ai déjà écrit le scénario, et la sortie du Scorpion n°10 (avec Marini) qui va révéler beaucoup de chose. Cassio (avec Reculé) revient aussi l’année prochaine avec deux tomes, et on va reprendre la série Black Op (avec Labiano) avec des diptyques, dorénavant, et ce sera pour 2013.
Entretien : Julien BRUYÈRE
À lire
- «Empire USA 2, tomes 5 et 6», Desberg, Juszezak (t.5) et Koller (t.6), 11,95 € chacun (Dargaud)
- «Le Piège. Bayreuth», Sherman n° 4, Desberg et Griffo, 11,95 € (Le Lombard)