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Il était finalement logique qu’une pin-up fasse l’objet d’un calendrier…
Qui dit pin-up dit calendrier : il suffit de voir le succès des calendriers Pirelli. Mais je ne voulais pas me contenter de douze images distinctes de pin-up dans des attitudes différentes. J’ai proposé une continuité, sur le thème du strip-tease, pour obtenir une sorte de narration au fur et à mesure que l’année avance. J’ai pris beaucoup de plaisir à réaliser cet objet.
Proposer un calendrier à l’heure du virtuel, c’est une sorte de pied de nez à la technologie ?
Non, mais quand on le voit, on comprend que ce type d’objet puisse encore exister. Il y a un format, une hauteur, une présence avec lesquels l’informatique ne peut pas rivaliser. Nous sommes dans le domaine du graphisme destiné à être imprimé, pas à être diffusé de manière informatique. Sans prétention, c’est un objet d’art…
Le 10e tome de «Pin-up» vient de sortir. Quel regard portez-vous sur l’évolution de la série ?
Elle a commencé avec l’intervention américaine dans le conflit mondial. Au tome 9, nous arrivions à la fin des années 60. Mais on s’éloignait du thème d’origine : celui de la pin-up américaine des années 50 et son côté glamour. J’ai donc demandé à Yann (le scénariste, ndlr) de revenir à la fin des années 40, dans un univers plus propice. Il reste plein de zones d’ombre dans la vie de Dottie, l’héroïne, que nous pouvons explorer. Nous avons donc remonté le temps, sans le justifier, d’ailleurs. Et personne ne nous a posé la moindre question à ce sujet. Le tome 10 peut être lu indépendamment de la série. Les connaisseurs le raccrocheront chronologiquement à la fin de la première trilogie. Dottie se retrouve dans le Hollywood de la grande époque, celle de la création des mythes de stars.
Et elle y croise un Hitchcock plutôt inquiétant…
Hitchcock avait une part d’ombre importante. Il était un manipulateur aimant faire souffrir ses actrices pour les dominer. Il l’a dit : «Les acteurs, c’est du bétail !». De nombreuses citations reprises dans la BD sont historiques. Le but n’est pas de mettre Hitchcock comme argument de vente de l’album, mais de porter sur lui un regard quasi journalistique, au risque de le montrer sous un jour un peu sombre, comme on l’a fait pour d’autres personnages au cours de la série : Howard Hugues, Hugh Hefner…
Vous ne craigniez pas de choquer les admirateurs du réalisateur ?
J’ai parfois été étonné de certaines situations que Yann proposait. Mais je savais qu’il avait épluché toute la documentation à ce sujet. Et tous les témoignages concordent sur le côté obscur du personnage. Mais cela n’ôte rien à son génie !
Est-ce difficile de dessiner un personnage connu ?
Non, car le fait que son profil soit connu m’a beaucoup aidé à le dessiner. Il est suffisamment marquant pour en retirer les traits essentiels. J’ai vite trouvé ses rondeurs, ses parties saillantes, pour trouver mon Hitchcock à moi. Par contre, pour d’autres, c’est beaucoup plus compliqué : je n’arrive pas à dessiner Kennedy, par exemple…
Mais vous appréciez visiblement dessiner les personnages féminins…
Depuis le début, j’ai plus de facilité à camper des silhouettes féminines que masculines. Pourquoi, je n’en sais rien, c’est comme ça. Quand je me suis rapproché de Yann pour lui demander de m’écrire une histoire, le fait qu’il vienne avec ce projet de «Pin-up», c’était du sur-mesure. Il a créé quelque chose pour mon bon graphisme.
Un 11e album est en préparation ?
Nous avions conçu «Pin-up» en cycles (trois), puis nous avons fait une pause, histoire de nous occuper de nos projets respectifs. Et nous avions envie de nous aérer par rapport à la série. À un moment donné, il devient pesant d’animer toujours les mêmes personnages. Là, nous sommes revenus avec une sorte de one shot, et je pense que nous allons continuer comme ça. L’envie de l’alimenter comme une série classique, avec un album par an qui sort parfois dans l’indifférence générale, n’est plus là. Notre tactique sera de revenir de façon ponctuelle, mais avec un album fort, sur lequel le public va s’arrêter.
Mais Dottie restera l’héroïne principale ?
Il n’est pas question d’abandonner notre personnage ! Avec le tome 10, nous avons une gigantesque porte ouverte sur le cinéma des années 50 et il y a une mine à exploiter, des tonnes de personnages et de situations qu’il est possible de montrer.
Vous travaillez sur d’autres projets ?
Je suis sur le 3e tome de Nico (scénarisé par Duval, chez Dargaud). Il devrait être fini au printemps, pour encore espérer une sortie en 2012. Ce tome va clôturer un premier cycle, avec l’espoir d’en réaliser encore beaucoup car j’adore ce personnage te l’univers rétro futuriste de la série. Il faudra bien sûr attendre la sanction du public, qui est plutôt favorable tant qu’à présent, car en ces temps troublés, il faut ménager ses aspirations artistiques avec le réalisme du marché.
Suivez-vous les sorties de vos confrères avec attention ?
Pas vraiment, je suis plutôt dans une bulle, ce qui n’est pas nécessairement une bonne chose. Je me tiens au courant de loin, vaguement, mais je ne suis pas un rat de librairie et je ne lis pas de la BD toutes les semaines, ni même tous les mois. Le côté négatif, c’est que j’ai tendance à tourner sur moi-même au niveau stylistique. Je ne m’imprègne pas beaucoup de ce qui existe et c’est sans doute une erreur. J’ai parfois l’impression de piétiner, de refaire des choses que j’ai déjà faites, j’ai du mal à faire bouger mon dessin…
Vous n’êtes pas attiré par la couleur directe ?
Je m’en sens totalement incapable. Car cela signifie garder le même support depuis le crayonné jusqu’à la mise en couleur. Et moi, je rature et gomme beaucoup, je gouache des traits qui sont ratés, donc faire de la couleur là-dessus, c’est impossible ! Il y a un problème technique. J’admire beaucoup les auteurs qui arrivent à réaliser la mise en couleur sur l’original noir et blanc. Mais je n’ai pas envie de me lancer là-dedans. Par contre, on parle très peu des coloristes en BD, je ne sais pas pourquoi. Le métier n’est pas assez valorisé, alors qu’on vend quand même un album en couleurs et par en noir et blanc. Et puis, il y a un gros travail de narration par la couleur qu’on oublie trop facilement, comme si c’était évident, alors qu’il y a un gros boulot derrière !
L’informatique vous aide-t-elle dans votre travail ?
Je suis équipé pour la mise en couleur, j’ai des programmes qui me permettraient d’encrer ou de crayonner à la palette graphique. Mais franchement, j’ai besoin de papier, de crayons, d’encre, de gommes… C’est ce qui me fait vibrer. Mais au niveau de la mise en couleur, c’est magique : cela permet d’aller plus vite, de revenir en arrière, de corriger à l’infini. C’est très important. L’autre aspect technologique, c’est l’apport d’Internet dans la recherche d’information. La moindre hésitation sur un mousqueton, une lance d’incendie, un train, un hélicoptère… vous opérez une recherche et vous obtenez tout ce que vous voulez. Avant, il fallait passer des heures dans les librairies, acheter 25 bouquins dans lesquels il y avait cinq photos qui nous intéressaient…
Le numérique supplantera-t-il un jour le bon vieux papier ?
Je suis plutôt serein à ce niveau. Les avancées numériques existent, mais nous sommes encore loin d’avoir le même plaisir de lecture devant un livre numérique qu’avec le papier. Nous avons donc encore quelques beaux jours devant nous ! Nos lecteurs apprécient d’avoir leurs livres en mains, de disposer de leur collection. Mais peut-être les prochaines générations apprendront-elles à lire dans les livres numériques et que ce sera leur référent et leur vocabulaire…
Entretien : Julien BRUYÈRE
À lire
- Le calendrier perpétuel «Pin-up», 14,95 €
- «Le Dossier Alfred H.», Pin-up n° 10, Yann et Berthet, 19,95 € (Dargaud)