Votes 0 avisPartager   Facebook    Twitter    Emailmercredi 08 février

Guy Raives : «Il est temps de rappeler le passé aux jeunes !»

Le 2e tome des «Temps nouveaux» vient de sortir dans la collection Signé du Lombard. Une période assez obscure de l’histoire belge se joue dans un village de la Vallée de l’Aisne, sous la plume et le trait d’un duo très prolifique, Éric Warnauts et Guy Raives. Ce dernier, Ardennais d’adoption depuis longtemps, nous explique pourquoi ce diptyque lui tient tant à cœur.

Quel est le pitch de ces deux albums ?

Cela se passe dans un petit village en Ardenne, La Goffe. Le premier tome démarre en 1938 et se termine à la déclaration de guerre de 39. Il traite de la montée des nationalismes et de la tension avant le conflit, mais aussi de l’antagonisme entre deux frères, Charles et Thomas. L’un est rexiste, l’autre, qui revient d’Afrique, ne l’est pas. Le second tome redémarre à la libération de Liège en 44 et se termine en 45, avec toutes les conséquences de la guerre sur les deux frères, leurs engagements et leurs proches, sur le village, la région et la Belgique en général.

Si la Seconde Guerre est souvent traitée en BD, l’influence de Rex et de Degrelle en Belgique beaucoup moins…

L’idée traîne dans nos cartons depuis très longtemps. Le père et l’oncle d’Éric (Warnauts, ndlr) étaient résistants, ils ont fait la campagne d’Allemagne, c’était quelque chose dont on parlait beaucoup dans sa famille. Moi, quand j’ai emménagé en Ardenne, j’ai beaucoup appris par mes beaux-parents et des gens du cru sur la Résistance locale, la Bataille des Ardennes qui s’est arrêtée à 5km de chez nous… Tout cela était très présent dans les mémoires. Depuis deux-trois ans, avec la crise économique, sont réabordés des thèmes qui l’avaient été par Rex, avec des montées de nationalisme, les remontées de la Droite un peu partout, avec des discours dans lesquels il suffit de changer le mot «juif» par «étranger» ou «musulman»… C’est étonnant comme l’histoire repasse les plats. Cela nous semblait important d’en parler.

Un travail de mémoire, en quelque sorte ?

Il est temps de rappeler le passé aux jeunes générations. C’est aussi une manière de se poser des questions sans être militant ni politique et d’aborder le présent en parlant du passé. L’avant-guerre a été très trouble et sortait aussi d’une période de crise. Beaucoup de thèmes sont proches de ce que nous vivons pour l’instant. La région où j’habite a été très marquée par la guerre, il y a encore des familles qui ne se parlent plus depuis la Libération… Je ne m’imaginais pas que c’était à ce point-là. L’arrondissement de La Roche-Erezée était le 2e au niveau des voix pour Rex avant-guerre, par exemple, juste après celui de Bouillon, d’où Léon Degrelle était originaire. Pour moi, Rex était un mouvement plutôt urbain, alors qu’il était très implanté en Ardenne et dans les campagnes. Comme c’était aussi un mouvement catholique, beaucoup s’y sont engagés en suivant ce côté «droite-catho». Finalement l’Église a mis le holà et avant-guerre, Rex ne représentait plus que 4 % des voix, alors qu’il était monté jusque 29 %. J’ai aussi appris des choses étonnantes, par exemple quand Degrelle était en Espagne, il n’a pas été extradé mais ne pouvait soi-disant pas mettre les pieds en Belgique. J’ai un ami anversois qui m’a expliqué qu’étant gamin, dans les années 50, les voisins de ses parents étaient des cousins de Degrelle et il venait leur rendre visite sous un faux nom…

L’effort de documentation à dû être conséquent !

J’ai accumulé beaucoup d’anecdotes. Mon beau-père, malheureusement disparu depuis, m’a raconté énormément. Comme la grand-mère de mon épouse, décédée à 100 ans, qui avait une mémoire d’éléphant. Et Émile Bonjean, que je remercie dans l’album, mais qui est malheureusement décédé avant la sortie de l’album. Il était un gros collectionneur de cartes postales de la région, mais aussi une véritable mémoire vivante. Chaque image était liée à une histoire, à des gens. La maison que j’habite est celle des grands-parents de mon épouse et ma belle-mère m’a raconté sa guerre «in situ». Beaucoup de choses réelles se retrouvent dans l’album. Par exemple quand un personnage féminin engueule son compagnon parce qu’il porte les chaussures d’un mort. Le grand-père de mon épouse avait interdit à ses enfants de se servir dans un stock de chaussures situé en bas de la rue, parce que pour lui, il s’agissait de chaussures de morts… Tout le récit est truffé d’anecdotes réelles. Cela donne du vécu, c’était le but du jeu. Je ne cherche pas à faire un compte-rendu historique. D’ailleurs, le village que je décris n’est pas celui où j’habite, c’est un ensemble, un melting-pot de la Vallée de l’Aisne. Je ne raconte pas une histoire réelle, mais tous les faits sont étayés.

Une entreprise de longue haleine…

Avec Éric, nous fonctionnons fort comme ça. Nous avons de nombreux récits en attente, qui viennent de rencontres, de voyages, de lectures et nous essayons de les nourrir avant de nous mettre dessus. Cela peut prendre parfois plusieurs années ! Aujourd’hui, nous sommes sur un récit qui se passera à New York et cela fait bien trois ans que nous accumulons de la documentation. Mais je ne sais pas s’il sortira avant trois-quatre ans… Pour «Les Temps nouveaux», cela fait plus de trois ans que je me documente de manière vraiment sérieuse, surtout au niveau iconographie, ce qui prend beaucoup de temps. Pour le reste, j’avais déjà accumulé beaucoup de récits.

Vous travaillez avec Éric Warnauts depuis plus de 25 ans. Quel est le secret de votre longévité ?

C’est très agréable de travailler à deux ! Je ne comprends pas pourquoi les autres ne le font pas ! C’est deux auteurs pour un album, deux ego, deux manières de voir… Toutes les semaines, je suis surpris par le travail qu’il a accompli et vice-versa. Il y a du répondant tous le temps. Chacun amène une partie de sa partition pour réaliser un morceau commun. C’est plus intéressant et cela m’enrichit. Nombre d’auteurs ne veulent absolument rien déléguer, tout gérer. C’est dommage, parce que le but final, c’est tout de même l’album. Et j’aime toujours avoir l’avis de l’autre sur mon travail.

Comment arrivez-vous à dessiner les planches de vos albums à «quatre mains» ?

Nous élaborons tout le scénario à deux, documentation comprise, puis la structure générale du récit. À partir de là, Éric écrit. Les mots, c’est pratiquement lui. Il m’envoie alors, séquence par séquence, les séquences de quatre pages qui composeront l’album. Je réalise un premier découpage dans lequel j’élimine ou ajoute du texte. On se voit la semaine suivante, puisque nous ne travaillons pas dans le même atelier, et on en discute. Il calibre ensuite les bulles, s’occupe du lettrage et continue le crayonné. La semaine suivante, je ramène de nouvelles pages et récupère les anciennes. Là, il faut parfois continuer le crayonné, parfois pas… Une fois que tout est crayonné, on reproduit tout sur papier aquarelle, ce qui nous permet de redessiner ou de recadrer certaines choses, puis je passe à la couleur et je scanne les pages avant de réintroduire le lettrage en informatique.

Dans une interview précédente, Philippe Berthet («Pin-Up») regrettait que le travail du coloriste ne soit pas mieux valorisé. Partagez-vous son avis ?

Avec Éric non, puisque cela fait partie intégrante du travail commun. Je m’occupe de la couleur tout seul, mais nous en discutons avant. Avec Jean-Claude Servais, dont je colorise les albums, c’est agréable d’être moins impliqué dans la création. Là, je ne suis que le support technique, un peu comme le directeur de la photo dans un film. C’est moi qui vais donner l’ambiance, la couleur et renforcer les atmosphères du récit, mais je ne suis pas preneur dans l’autre partie. Jean-Claude me fait entièrement confiance. Je ne me sens absolument pas mis en arrière de son travail ! Mais Philippe n’a pas tort, c’est parfois difficile de n’être que la petite main qui va mettre des couleurs et être considéré comme la portion congrue.

Que pensez-vous des nouvelles technologies ? Remplaceront-elles in fine le crayon ?

Pour moi, elles ne représentent qu’un outil en plus. Je ne vois pas pourquoi elles l’élimineraient. Je fais mon travail à l’aquarelle et revient après avec l’informatique dessus, ce qui me permet de récupérer certains effets que je ne suis pas arrivé à réaliser à la main, d’en rajouter, de retravailler la couleur en dessous de l’aquarelle. Je pourrais concevoir des dessins totalement en informatique, comme je l’ai fait pour illustrer certains albums de jeunesse aux Éditions Mijade où il n’y a pas un seul coup de crayon. Cela devient alors un autre outil… Mais l’informatique me permet de rester maître de mon travail jusqu’à l’impression, puisque je réalise les photogravures moi-même. Ce qui parfois m’ennuie, c’est que certains auteurs se contentent de ce que la machine propose. D’un auteur à l’autre, on retrouve les mêmes effets. C’est un emploi un peu limité des possibilités des nouvelles technologies. Mais sinon, c’est un beau médium de création.

Sur quels projets travaillez-vous ?

Nous allons reprendre les personnages qui existent à la fin du 2e tome des «Temps nouveaux» pour repartir vers un nouveau diptyque. Il va démarrer en 1947 pour se terminer en 1950. Le récit commencera à Berlin, juste avant le blocus. Mais nous retrouverons aussi notre petit village et la Belgique de l’époque. L’idéal sera bien sûr d’avoir lu les deux premiers tomes, mais ce sera parfaitement lisible sans cela. Logiquement, le prochain volume sortira pour début 2013…
Entretien : Julien BRUYÈRE

À lire : «Entre chien et loup», Les Temps nouveaux n° 2, Warnauts et Raives, 14,99 € (Le Lombard)

À noter : du 9 février au 4 mars, plus de vingt planches originales issues du diptyque des «Temps nouveaux» sont exposées et mises en vente à la librairie-galerie Brüsel (100 bvd Anspach à Bruxelles).


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