Derrière la mozzarella, l’ombre de la mafia

Le juteux business de la mozzarella di bufala attise bien des convoitises ! © LightRocket via Getty Images
Rodophe Masuy Journaliste

Moins risqué que la drogue, mais presque aussi rentable, le secteur agroalimentaire est devenu une cible privilégiée des mafias italiennes. La mozzarella di bufala incarne à elle seule cette mainmise silencieuse. Ce mardi à 20h05, Tipik diffuse le documentaire « Agromafia, quand la mafia braque nos assiettes ».

Les Italiens l’appellent l’« oro bianco », l’or blanc. La mozzarella di bufala, symbole de la gastronomie nationale, s’est imposée comme l’un des fromages les plus célèbres au monde. Produite principalement en Campanie, autour de Naples, elle représente aujourd’hui un marché de plusieurs centaines de millions d’euros. Mais derrière cette petite boule blanche se cache une réalité bien moins appétissante : l’emprise croissante des mafias sur l’agroalimentaire, l’agromafia.

Après la drogue, les armes et les déchets, les puissants réseaux criminels italiens ont investi le secteur agricole. Camorra, ’Ndrangheta, Cosa Nostra… « Toutes ces organisations criminelles ont compris que ce filon était bien moins risqué que le business des stupéfiants », explique Paolo Borrometi, journaliste italien qui a enquêté de longues années sur la mafia. Les profits sont comparables, les risques judiciaires nettement moindres.

Comment ça se passe ?

Le mécanisme est désormais bien rodé. Les clans ciblent des agriculteurs endettés, rachètent leurs fermes à bas prix, puis acquièrent suffisamment de pouvoir pour fixer les prix des récoltes, organiser le transport et la distribution, jusqu’à contrôler certaines chaînes de supermarchés. Pressions sur les producteurs, infiltration des administrations locales : autant de leviers pour verrouiller un marché estimé à 1,2 milliard d’euros pour la seule mozzarella di bufala. Selon les enquêteurs, l’ensemble du système de l’agromafia (fromages, huiles d’olive, tomates, charcuteries) aurait rapporté plus de 24 milliards d’euros en 2025.

Cette emprise mafieuse ne concerne toutefois pas toutes les mozzarellas vendues en supermarché. Hors d’Italie, la majorité des produits consommés est fabriquée à partir de lait de vache. Seule la mozzarella di bufala Campana bénéficie d’une appellation d’origine protégée stricte. Elle est produite exclusivement en Campanie, à partir de lait frais de bufflonne, un animal élevé pour la richesse et l’onctuosité de son lait. C’est précisément ce segment premium, plus prestigieux et plus rentable, qui attire les convoitises de la mafia.

En Campanie, la Camorra a fait de cette filière un terrain stratégique. « Ceux qui ne voient que le produit fini ne voient pas ce qu’il y a derrière », explique Peppe Pagano, restaurateur napolitain attaché au patrimoine culinaire local et devenu une cible de la mafia pour son franc-parler. « Les agriculteurs endettés ne sont plus capables de produire. La Camorra se présente alors comme un sauveur. Vous savez combien d’exploitations soi-disant sauvées il y a eu ces derniers temps ? C’est incalculable ! »

Celui qui contrôle les bufflonnes contrôle le marché

Vétérinaires compris

Refuser cette « aide » n’est pas sans conséquences. Dans le documentaire « Agromafia, quand la mafia braque nos assiettes » (mardi soir sur Tipik), un éleveur raconte avoir subi des contrôles de conformité abusifs après avoir décliné les avances de la Camorra. Une partie de l’administration, vétérinaires compris, est à la botte des criminels : normes sanitaires, alimentation, taille des installations, tout est passé au crible pour fragiliser ceux qui résistent. « Celui qui ose leur dire non est immédiatement isolé et attaqué, même par des vétérinaires », confirme Peppe Pagano.

Cette mainmise a aussi conduit à une grave dénaturation du produit. Au début des années 2000, des enquêtes policières et les témoignages de repentis ont révélé que certaines mozzarellas prétendument traditionnelles étaient fabriquées avec du lait congelé importé ou du lait en poudre. En 2008, un autre scandale éclata : des mozzarellas contaminées à la dioxine, conséquence directe des décharges toxiques illégales utilisées par la mafia. Les sols pollués contaminaient le fourrage destiné aux bufflonnes, propageant la pollution à toute la chaîne alimentaire. Le serpent mafieux s’était alors mordu la queue. 

Cet article est paru dans le Télépro du 8/1/2026

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