Confronté à la baisse des ventes, le champagne doit aussi composer avec une image qui se fragilise. Son industrialisation, certaines pratiques sociales et la mainmise des multinationales sur les terres érodent le prestige de la filière. Ce jeudi à 23h30, TV5MONDE diffuse le documentaire « Les Maîtres du champagne ».
«Le champagne est un véritable baromètre de l’état d’esprit des consommateurs. Et l’heure n’est pas à la fête, entre inflation et conflits dans le monde », résume Maxime Toubart, du Syndicat général des vignerons. La filière traverse une période de repli après l’euphorie post-covid, marquée par une explosion de la demande.
Le succès du prosecco
Depuis la fin de l’année 2023, les ventes reculent. L’inflation pèse sur le pouvoir d’achat des consommateurs, mais la concurrence d’autres vins effervescents joue aussi un rôle déterminant. À rebours du champagne, les ventes de vins pétillants progressent, portées notamment par le succès international du prosecco italien. Selon l’Organisation internationale de la vigne et du vin, la production et la consommation de ces vins ont quasiment doublé depuis 2002. Si l’Italie a enregistré une hausse spectaculaire de ses exportations d’effervescents, en France, ce sont les crémants qui tirent leur épingle du jeu.
Standardisation
Au-delà de la question du prix, certains distributeurs dénoncent une standardisation croissante des champagnes, voire une industrialisation des vins. En cause ? La montée en puissance, depuis une vingtaine d’années, des grandes maisons de champagne au détriment des vignerons indépendants. Ces derniers représentaient plus de 25 % de la production en 2000, contre moins de 18 % aujourd’hui.
1,2 million l’hectare !
Cette concentration s’accompagne d’une flambée du foncier. L’hectare de vigne en Champagne atteint 1,2 million d’euros. Environ 120 hectares changent de main chaque année. Les prix sont désormais déconnectés de la réalité économique, tirés par des investisseurs financiers en quête de plus-value. Cette envolée fragilise la transmission des exploitations familiales. Le foncier champenois (parmi les plus chers au monde) devient un piège fiscal impossible à assumer lors d’un héritage. Le nombre de vignerons manipulants, qui produisent leur champagne de A à Z, est ainsi passé de 1.900 à 1.400 en dix ans.
Le rapport de force au sein de la filière est devenu déséquilibré. Les quelque 400 adhérents du syndicat des vignerons indépendants produisent ensemble environ 20 millions de bouteilles par an. À titre de comparaison, le seul groupe de luxe LVMH a mis sur le marché, en 2024, près de 90 millions de bouteilles sur les 271 millions expédiées par la filière.
Bouteilles en stock
La « rareté » est aussi organisée pour que les champagnes deviennent plus chers. Les grandes maisons et les coopératives conservent plus d’un milliard de bouteilles en stock ! Le rendement commercialisable de la vendange 2025 a été fixé à 9.000 kilos de raisins par hectare, contre 10.000 en 2024 et 11.400 en 2023. Et ce, afin d’éviter la surproduction alors que la récolte était bonne.
Champagne bashing
À ces tensions économiques s’ajoute une fragilisation de l’image du champagne. Certains professionnels évoquent un phénomène de « champagne bashing », comparable à celui qu’ont connu les vins de Bordeaux. Une nouvelle génération de consommateurs peine à percevoir la valeur ajoutée et les valeurs du champagne à l’heure de sa concentration industrielle, de ses pratiques environnementales et sociales contestées. Le procès des « vendanges de la honte », qui a conduit à la condamnation de plusieurs personnes pour l’exploitation de sans-papiers vivant dans des conditions indignes, a durablement marqué les esprits. Chaque année, près de 120.000 saisonniers travaillent en Champagne. Ce procès a été un signal d’alerte supplémentaire pour une filière emblématique dont l’image repose encore sur le luxe et la fête.
Cet article est paru dans le Télépro du 25/12/2025