Narcotrafic, le poison de l’Europe

« Le pouvoir croissant des narcotrafiquants s'enracine entre autres dans la souffrance sociale. On ne peut continuer à l'ignorer, sauf à voir l'État de droit s'effriter rapidement », explique Christophe Bouquet © National Crime Agency - YAMI2

Dix ans avant la France ou la Suède, les Pays-Bas ont dû faire face à une criminalité ultraviolente organisée autour de la cocaïne latino-américaine.

Christophe Bouquet, réalisateur et coauteur, avec Mathieu Verboud, d’une enquête diffusée ce mardi à 21h sur Arte, appelle à un sursaut contre le narcotrafic.

Christophe Bouquet, pourquoi dites-vous que la « Mocro Maffia » (*), qui a fait les gros titres et mis les autorités sur les dents aux Pays-Bas à partir de 2014, n’existe pas vraiment ?

Le terme suggère une organisation verticale, comme les mafias à l’italienne. Or il n’existe pas de réseau pyramidal, pas de pieuvre, mais une fragmentation du narcotrafic, avec la multiplication des acteurs et des réseaux. Cette prétendue « Mocro Maffia » recouvrait en fait plusieurs strates de groupements criminels structurés autour des ports de Rotterdam et, dans une moindre mesure, d’Anvers, liant entre eux des gangs de rue, des réseaux mondialisés et des cartels de production en Amérique latine. Entre tous ces groupes, même quand ils sont petits, la porosité est grande, à l’échelle du continent et bien au-delà. L’image répandue de têtes pensantes en télétravail qui mènent grand train et gèrent leurs affaires par téléphone crypté depuis Dubaï ou une cellule de prison, elle, relève de la réalité. Mais la plupart de ces acteurs fonctionnent par opportunité : je fais affaire avec toi pour écouler un stock, le lendemain, je peux te tuer.

En est-il de même de la « DZ Mafia », clan dominant dans la violence ascendante qui frappe Marseille ?

Je n’ai pas de connaissance particulière sur ce groupe. Ce nom, il se l’est donné lui-même, pour s’approprier à la fois une origine, l’Algérie, et l’imaginaire lié au mot « mafia » : l’organisation occulte qui contrôle le territoire par la peur et les faveurs. Si le modèle néerlandais se reproduit à Marseille, au Havre et ailleurs, c’est aussi parce que les mesures de sécurité prises à Rotterdam et à Anvers ont redirigé le trafic vers des ports moins surveillés – mais à une échelle bien moindre, car à Rotterdam, plus de 30.000 conteneurs sont déchargés chaque jour sur une centaine de kilomètres de quais. Malheureusement, la France répète aussi les erreurs commises dix ans plus tôt : en tapant sur les petites mains et les revendeurs, on stigmatise une population, comme aux Pays-Bas, l’immigration marocaine, au lieu de s’attaquer au fond du problème. Faire tomber les têtes ne suffit pas, comme nous le montrons, mais cela représente quand même un début de réponse.

Pourquoi est-ce insuffisant ?

La cocaïne incarne aujourd’hui le rêve d’Adam Smith, le père de l’économie politique moderne : un marché sans maître, si lucratif que la concurrence y est folle. Nerf principal du trafic, elle est aussi le business qui laisse les plus maigres perspectives de survie – on risque sa peau à brève échéance. La trajectoire d’un Ridouan Taghi (condamné en 2024 à la perpétuité et incarcéré aux Pays-Bas, ndlr), resté sous les radars pendant dix ans, demeure rarissime, car cela exige de maîtriser un modèle complexe : organiser le commerce tout en gérant la violence, la corruption d’agents à tous les échelons de l’État et le blanchiment. Sa chute a vu instantanément renaître d’autres réseaux, car la montée en puissance du narcotrafic est le reflet de notre capitalisme mondial débridé. Les paradis fiscaux restent le grand tabou. Tant qu’on ne s’attaque pas à ces poumons du système et à la circulation de l’argent sale, on ne résoudra rien. Un climat criminogène s’installe dans l’économie, contre lequel les États, Union européenne comprise, ne manifestent pas de réelle volonté politique. Au-delà des policiers ou des dockers menacés ou corrompus, ces facilitateurs plus légaux que constituent, par exemple, certains cabinets d’avocats fiscalistes au service des grandes fortunes œuvrent aussi, plus ou moins sciemment, pour le crime organisé.

Entretien : Irène BERELOWITCH

(*) Appellation donnée aux organisations mafieuses marocaines, spécialisées dans le trafic de cocaïne.

Cet article est paru dans le Télépro du 1/1/2026

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