Poissons d’avril dans les médias : «On a tous besoin de rire»

Attention à ne pas vous faire piéger ! © Getty

Le poisson d’avril a longtemps été une tradition incontournable. Mais, pour certains, c’est désormais un trait d’humour déplacé… Est-il encore permis de rire ? Ou faut-il noyer le poisson ? On a posé la question à Jean-Pierre Jacqmin, directeur de l’information à la RTBF.

Jean-Pierre Jacqmin, la RTBF n’a pas fait de poisson d’avril l’an dernier. La rumeur dit qu’il n’y en aura plus… Est-ce exact ?

Il n’y a pas eu de poisson d’avril en 2020 parce que nous étions en plein covid. Il ne nous était pas interdit, mais nous n’avions ni le temps ni les moyens de faire de l’humour. Nos équipes travaillaient en bulles restreintes et elles étaient occupées par mille autres choses. L’actualité explique qu’il y a des années avec et des années sans. Nous n’en avions pas fait non plus en 2016, après les attentats du 22 mars.

Depuis cette année-là, certains n’ont jamais renoué avec la tradition. RTL et la VRT ont définitivement renoncé au poisson. Comme Le Soir et De Standaard. La RTBF pourrait suivre ?

Non. Que l’on n’ait pas eu le cœur à l’humour après les attentats, c’est normal. Mais que l’on s’interdise tout poisson d’avril par principe, c’est aberrant. On a besoin de rire. Surtout quand la vie est compliquée. Les gens ne se sont pas privés de faire des blagues sur le covid. J’ai moi-même beaucoup ri quand j’ai vu ce magasin affichant «Pour 3 Corona achetées, 1 Mort Subite gratuite»… Dans les années 1990, quand je couvrais la guerre en ex-Yougoslavie, je me souviens de l’humour des habitants sur place. En plein conflit. Tout comme nos grands-parents ont souvent dû faire preuve d’humour pendant la Seconde Guerre. C’est un moyen de prendre distance et de résister face à l’adversité.

La VRT a longuement motivé la fin de ses poissons d’avril en expliquant qu’à l’heure des fake news et des infos manipulées, une télévision de service public ne pouvait plus se permettre d’inventer des histoires…

C’est évidemment une réflexion que nous avons eue. Il est vrai que les fake news pourrissent la vie de nos sociétés et que notre mission de service public est d’informer. Mais il ne faut pas tout mélanger ! Un poisson d’avril n’est pas une fake news ! Les fake news sont construites pour faire douter de certaines réalités. Il y a une volonté de manipuler. Dans un poisson d’avril, on ne trompe les gens que quelques secondes et avec pour seule volonté de les faire rire.

L’humour serait différent au nord et au sud du pays ?

Je ne pense pas que la question soit là. La VRT fait ce qu’elle veut, nous aussi. Mais la RTBF ne se pliera pas aux diktats de ceux qui voudraient interdire l’humour. Notre public apprécie ce petit clin d’œil qu’on lui fait chaque 1er avril.

Ces dernières années, il y a quand même eu quelques «bad buzz». En 2019, la RTBF avait imaginé que l’aéroport de Liège, pour plaire aux Chinois, ferait ses annonces en mandarin et mettrait du chien au menu de son restaurant…

Cela a blessé des gens et on l’a compris. On s’est excusé. Tous les Chinois ne mangent pas du chien – ils sont même très peu nombreux à le faire – et cela nous a donné l’occasion de l’expliquer. Ce poisson d’avril aurait dû être construit autrement, pour éviter le cliché stigmatisant.

L’année précédente, c’est le bourgmestre de Charleroi, Paul Magnette, qui a réagi. Vous annonciez la construction du nouveau stade national sur le site de Caterpillar à Gosselies. Il a trouvé cela «de très mauvais goût alors qu’on se bat tous les jours pour y attirer de l’emploi !»…

Pour nous, c’était une manière de mettre en lumière à la fois l’incapacité de nos dirigeants à se mettre d’accord sur la construction du nouveau stade à Bruxelles et le fait qu’on ne voyait rien venir sur le site de Caterpillar Gosselies… Mais là, on n’avait pas tort ! Et ça aurait été pas mal que le poisson d’avril se réalise parce qu’on ne voit toujours rien venir à Gosselies !

Les Chinois, le bourgmestre de Charleroi, les anti-Léopold II, les féministes, les LGBTQ+… On a l’impression aujourd’hui qu’on va toujours s’attirer les foudres de quelqu’un. Peut-on encore concevoir un poisson d’avril dans ce contexte ?

Le contexte est tendu, certes. L’humour a beaucoup évolué avec les années. Mais c’est tant mieux. Les stéréotypes et la discrimination n’ont pas de place sur les antennes de la RTBF, pas plus le 1er avril qu’un autre jour. Il faut donc être créatif pour trouver à faire rire autrement.

Jean-Claude Defossé a été le roi du poisson d’avril à la RTB pendant de longues années. En 1979, il avait inventé une histoire de cheikh arabe venu acheter la basilique de Koekelberg pour la transformer en mosquée. Ça, ça ne passerait plus…

Euh… Disons qu’on ne s’interdit rien a priori. Mais comme aimait le répéter l’un de mes prédécesseurs, Pierre Delrock : «Faites ce que vous devez, mais faites-le avec un peu de classe.»

Jean-Claude Defossé raconte qu’il concevait ses poissons d’avril «en stoemelings», sans en parler à personne dans la rédaction. Aujourd’hui, ça se passe comment ?

Je n’exige pas que ça remonte jusqu’à mon bureau, mais il me semble normal qu’on brasse les idées en équipe. Ça permet de se challenger les uns les autres. Ça évite aussi de partir sur un sujet qui ne fait rire que soi.

Quelle est la recette du bon poisson d’avril ?

Potache, un peu roublard. Ensuite, il faut veiller à la construction de l’histoire. Pour qu’on tombe d’abord dans le panneau, puis que l’on comprenne et que l’on rie. On a tous bien besoin de se retrouver autour d’un grand éclat de rire !

Cet article est paru dans le Télépro du 1/04/2021

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Ci-dessous, Ophélie Fontana et Laurent Mathieu répondent à notre quiz spécial 1er avril :

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